Secours, Escape Games et Simulation : La boucle OLADA comme dynamique commune. Partie 2 : Analyser, Décider, Agir
Les Secours, Escape Games et entrainements par simulation sont des situations qui ont globalement 3 buts différents mais qui partagent la même boucle décisionnelle OLADA pour garantir l'efficacité des participants. Dans cette seconde partie nous comparons les phases d'analyse, de décision et d'action (ADA) dans les 3 contextes.
OLADA ANALYSES TACTIQUESFACTEURS HUMAINS
Dimitri
7/8/202611 min temps de lecture


Rappel : La boucle OLADA, acronyme pour Observer, Localiser, Analyser, Décider et Agir, est l'adaptation francophone par Dereck Carrillo du cadre conceptuel OODA (Observe, Orient, Decide, Act) développé par le colonel John Boyd de l'US Air Force dans les années 1980. Sa création visait à améliorer la prise de décisions dans des situations de combat, où la rapidité et la précision sont cruciales pour assurer la survie. Dans ce modèle, chaque étape est essentielle et s'enchaîne de manière dynamique pour permettre une réponse efficace face à des défis complexes et urgents.
Cet article est la suite d'un article présentant plus en détail la boucle OLADA et ses deux premières étapes dans les 3 contexte. Vous pouvez le consulter ici
Réevaluation : Retour à la Boucle
La boucle OLADA est un processus dynamique adaptatif à l'évolution de chaque situation. Il est intuitif (mais il convient également de le rendre réexif en se rappelant de l'acronyme.) d'effectuer chaque phase OLADA lorsqu'on observe un changement dans la situation. Le retour à l'observation et la localisation après une action, ainsi que l'analyse de la nouvelle situation résultant du point de départ et des résultats de l'action effectuée, vont permettre de décider quelle nouvelle action faire. Souvent, en situation contrainte par le temps (secours, escape games, simulation professionnelle), on peut enchaîner de manière heuristique les décisions et actions, et c'est parfois par ce processus que l'on tombe dans une impasse. C'est là que la conscientisation de la boucle OLADA permet de sortir "la tête du guidon", de l'heuristique (intuitif) pour entrer dans le systématique (réflexif). Ce retour permet aux participants d'examiner les nouvelles informations recueillies et de mettre à jour leur compréhension de la situation, ce qui peut influencer directement la suite de leur stratégie.
Ce processus d'ajustement stratégique peut être influencé par la dynamique de groupe. Les participants doivent collaborer et partager leurs observations pour obtenir un aperçu global (notamment le chef d'équipe de secours, team leader, leader naturel vont souvent centraliser ces informations). Les diverses perspectives peuvent révéler des éléments que d'autres participants auraient pu négliger (par principe de salience différentielle). Une bonne communication lors de la phase de réévaluation permet de maximiser les chances de succès. En intégrant cette méthode de réflexion dans leur jeu, les participants non seulement améliorent leur apprentissage, mais développent également des compétences essentielles telles que la prise de décision rapide et la pensée critique. Ces compétences se traduisent non seulement dans le cadre des jeux d'évasion, mais également dans des situations de la vie quotidienne où une évaluation constante des circonstances et une capacité d'adaptation rapide sont vitales.
Conclusion : L'Art de la Tactique à Travers le Jeu
Les secours pré-hospitaliers, les escape-games et la pédagogie en santé par simulation sont trois contextes aux finalités distinctes : sauver des vies, divertir ou sensibiliser, et former des professionnels de santé. Pourtant, ils partagent une même dynamique décisionnelle structurée par la boucle OLADA. Cette boucle, adaptée par Dereck Carrillo du cadre OODA de John Boyd, met en lumière l'enchaînement continu de cinq phases : Observer, Localiser, Analyser, Décider et Agir.
L'observation et la localisation, présentées dans la première partie, constituent les fondements de cette dynamique. Sans une perception fine de l'environnement et sans une bonne compréhension de sa propre position dans l'espace, les phases suivantes perdent en efficacité. L'analyse, la décision et l'action, quant à elles, traduisent cette saisie du réel en réponse adaptée, qu'il s'agisse de gestes de secours, de la résolution d'une énigme ou de la prise en charge d'un patient simulé.
Cette transposition d'un même modèle décisionnel à des domaines variés invite à penser la formation et la préparation aux situations critiques de manière transversale. Les escape-games, par leur dimension immersive et collaborative, développent des compétences d'observation, de communication et de prise de décision sous pression qui peuvent nourrir la réflexion en secourisme et en simulation. La simulation en santé, elle, constitue un pont privilégié entre l'apprentissage ludique et la situation clinique réelle, en permettant de répéter des processus et des prises de décision dans un environnement sécurisé. Le débriefing, enfin, apparaît comme le moment où l'expérience vécue est transformée en apprentissage durable, en favorisant le raisonnement clinique et les capacités de jugement.
Comprendre la boucle OLADA comme une dynamique commune permet ainsi d'enrichir la conception des formations, des scénarios de simulation et même des dispositifs ludiques de sensibilisation. Elle rappelle que, dans l'urgence comme dans l'apprentissage, l'efficacité repose moins sur la vitesse isolée de chaque phase que sur la qualité de leur enchaînement et sur la capacité à réajuster continuellement sa conduite face à l'évolution de la situation.
Décider - Simulation
En simulation, la décision est un moment clé de la prise en charge simulée. L'apprenant doit choisir par exemple entre un diagnostic, un examen complémentaire ou un geste thérapeutique, en tenant compte du contexte. L'instructeur doit intégrer la prise en décision dans ses objectifs pédagogiques et designer la mise en situation pour pouvoir évaluer la prise de décisions. Le formateur peut laisser le scénario se dérouler ou intervenir une fois s'il a évalué que la prise de décision était mauvaise et pouvait compromettre la suite du scénario (cependant, cela peut avoir des conséquences pédagogiques et docimologiques négatives que nous adressons dans un autre article).
La décision est ensuite analysée lors du débriefing, ce qui permet d'identifier les facteurs qui l'ont influencée et d'améliorer les processus de raisonnement.
Dans le monde de la santé, cette analyse de décision est également présente en débriefing de situations réelles que l'on appelle revue ou analyse de morbi-mortalité.
Analyser - Secours
Dans l'action de secours, la phase d'analyse intervient dès que les premières observations et localisations sont réalisées. Les secouristes doivent rapidement faire le lien entre les signes observés chez la victime, les dangers de l'environnement et les ressources disponibles. En situation d'urgence, la décision est souvent rapide, intuitive, et s'appuie sur des heuristiques, définies comme des opérations mentales rapides et intuitives.
Se rappeler de l'acronyme OLADA dans ces situations permet de justement prendre quelques secondes de recul pour avoir un raisonnement conscient et challenger ses heuristiques. Dans la médecine pré-hospitalière, c'est là que l'on va effectuer le raisonnement diagnostic. Certains premiers répondants sont entraînés à cette réflexion et raisonnement complexe, multivariable, sous stress intense.
Afin d'alléger la charge cognitive et décisionnelle (et parfois la responsabilité juridique) dans les situations bien définies (où les données de la phase d'observations sont particulièrement saillantes) et d'assurer un standard de service quand le lobe frontal est mis à mal (dans les situations de stress extrême ou de stress chronique), des algorithmes de prise en charge en fonction des symptômes ont été créés, évalués et améliorés au fil du temps. Les secouristes sont entraînés à appliquer ces algorithmes qui assurent un bon niveau de service dans la plupart des situations.
Cependant, un piège cognitif et organisationnel qui peut arriver avec l'utilisation extensive de ces algorithmes décisionnels est justement d'abandonner trop vite la phase d'analyse, d'appliquer l'algorithme (j'observe X donc --> je fais Y). Cela revient à enlever le premier A de la boucle OLADA et cela peut causer de larges préjudices aux victimes dans les cas (pas si rares que ça, où les petites cases de l'algorithme auraient conduit à une prise en charge sub-optimale, voire inadaptée). Ces différents problèmes et les réponses psycho-technologiques que nous avons tenté d'y apporter sont largement influencées par les recherches de Daniel Kahneman.
En bref : Il s'agit de donner sens aux données collectées afin de prioriser les gestes et d'anticiper l'évolution de la situation.
Décider - Escape-Room
Dans l'escape-game, la décision porte sur la stratégie à adopter : quelle énigme résoudre en priorité, comment répartir les rôles, quand demander de l'aide au game master.
Cette décision est prise collectivement, souvent à la fois intuitive et réfléchie, dans un contexte de pression temporelle. Le choix d'une piste plutôt qu'une autre engage l'action de l'équipe et peut accélérer ou ralentir la progression.
Les joueurs disposent généralement d'une heure pour résoudre l'ensemble des énigmes et sortir de la salle, ce qui impose une gestion dynamique du temps et des priorités.
Analyse des indices récoltés dans une escape room. credit photo : tricky escape room santé 2020
Analyser - Escape-Game
Dans un escape-game, l'analyse consiste à mettre en relation les indices dispersés dans la salle, les objets observés et la position des joueurs. Les participants doivent identifier des patterns, des codes ou des correspondances entre les éléments afin de comprendre la logique des énigmes. Cette phase mobilise le raisonnement logique, la mémoire de travail et la communication au sein de l'équipe. La résolution collaborative d'énigmes apparaît d'ailleurs comme un ingrédient central de l'escape game, où l'équipe doit faire preuve de cohésion, de communication et de méthode pour progresser. Les recherches, notamment d'Anita Woolley au MIT ont montré que l'intelligence collective d'une équipe n'était pas proportionnelle à la somme des intelligences individuelles des membres qui la composent.
Une fois que l'équipe a collecté un certain nombre d'indices, elle analyse ces éléments afin de prendre des décisions éclairées. Cette analyse repose sur la capacité des joueurs à comprendre la nature des indices et à identifier les relations entre eux. Une bonne interprétation des indices permet non seulement de mieux cerner les énigmes à résoudre, mais aussi de déterminer la stratégie à adopter pour aller de l'avant.
Les stratégies décisionnelles qui émergent lors de cette phase sont diverses. Les joueurs doivent évaluer la pertinence des indices dans le contexte du jeu. Certains indices dans l'escape room sont des "faux indices" qui font perdre du temps aux joueurs. De même dans les situations de secours et de simulation ci-contre, analyser une donnée non pertinente et la juger recevable diminue les chances de succès. Cette approche sélective est particulièrement importante dans des environnements complexes, où le temps est limité.
En somme, la phase d’analyse dans les Escape Games se révèle être un exercice stratégique qui demande à la fois réflexion individuelle et coopérative.
Analyser - Simulation
En simulation, la phase d'analyse est au cœur de l'apprentissage expérientiel. Les apprenants doivent intégrer les données cliniques, les signes vitaux, le contexte du scénario et les éléments de communication pour établir un diagnostic ou un plan de soins. Cette analyse est souvent supervisée par un formateur qui guide le raisonnement clinique sans imposer la réponse. Ce n'est pas forcément la méthode la plus efficace à long terme, mais ce sera l'objet d'un autre article.
En plus de l'analyse en situation dont la différence principale avec cette de l'escape-game est le fait que la simulation s'approche de situations réalistes, le débriefing permettra de revenir sur chaque phase OLADA et de retracer particulièrement le processus analytique qui a été réalisé sous stress.
Le débriefing est défini comme un processus d'apprentissage réflexif intentionnel où les enseignants et les étudiants réexaminent ensemble la situation vécue en favorisant le développement du raisonnement et des capacités de jugement rétrospectif (Renou, 2012, cité par Filipuzzi et Jarry, 2013).
Tout comme dans la plupart des situations réelles, il est important pour les instructeurs de mettre les apprenants en situation d'incertitude le plus vite possible dans leur cursus. Toutes les informations nécessaires à une sensibilité et spécificité à 100% ne doivent pas être présentes dans toutes les simulations sous peine de perdre une part importante de l'intérêt de la mise en situation.


Communicating instructions in a search and rescue simulation in a destroyed buildingCRédit photo : DCRM 2021
Action technique de secours après decision de transporter la victime via brancard cuillère (entrainement simulation) Crédit photo : d thellier, A3S
Agir - Action de secours
L'action en secours est le passage de la décision à la réalisation concrète. Elle exige une coordination efficace entre les secouristes, une communication claire et une exécution précise des gestes techniques.
Les gestes de sauvetage, comme la libération des voies aériennes, le contrôle d'une hémorragie ou la pose d'un garrot, doivent être réalisés sans délai. Une fois le tri pré-hospitalier réalisé, les victimes doivent recevoir les soins de sauvetage leur permettant de rester en vie jusqu'à ce qu'elles soient prises en charge par une équipe médicale pré-hospitalière, et les gestes thérapeutiques doivent se limiter au minimum nécessaire pour ne pas perdre de temps (Collège d'Urgences, 2022). L'action est ensuite réévaluée en continu, car la situation peut évoluer rapidement et nécessiter un nouveau cycle OLADA.
Agir dans l'escape room
L 'action dans un escape-game correspond notamment à lamanipulation des objets, la résolution des énigmes et l'ouverture des mécanismes.
Elle nécessite une coordination entre les joueurs, une répartition des tâches et une communication continue pour éviter les doublons ou les erreurs.
L 'action est immédiatement validée par le jeu : un code correct ouvre un cadenas, une mauvaise manipulation perd du temps. Cette rétroaction instantanée renforce l'apprentissage expérientiel. L 'escape game se présente ainsi comme une expérience immersive, ludique et collaborative, où les participants doivent faire preuve de cohésion et de méthode pour résoudre l'énigme finale dans le temps imparti.
Agir en simulation
L'action en simulation est la mise en œuvre du plan de soins décidé par l'apprenant ou l'équipe. Elle peut inclure des gestes techniques, des procédures, des communications avec le patient ou l'équipe, et des prises de décision collectives. Le formateur observe et évalue cette action, parfois à l'aide d'une vidéo, pour l'analyser ensuite en débriefing. Selon la Haute Autorité de Santé, le débriefing est le temps d'analyse de pratiques et de synthèse qui succède à la mise en situation simulée. Pour la phase d'action, on analysera en débriefing la qualité des actions (gestes techniques par exemple) réalisées et non plus seulement la décision de les réaliser (phase précédente). L'objectif n'est pas seulement de réussir le scénario, mais de transformer l'expérience en apprentissage durable et transférable à la pratique clinique réelle.
Décider - Secours
La décision en secours pré-hospitaliers est souvent prise sous contrainte de temps et dans un contexte d'incertitude.
Elle consiste à établir un plan d'action priorisé : appeler les secours, protéger la victime, réaliser les gestes de sauvetage ou organiser l'évacuation.
Le triage est un exemple typique de décision entraînée, visant à classer les victimes par priorité de traitement en fonction des besoins, des ressources et de la situation (Manuel de formation initiale des secouristes). En pré-hospitalier, le tri répartit les victimes en Urgence Absolue (UA) et Urgence Relative (UR), idéalement en 30 secondes, à l'aide d'algorithmes comme START-ABC.
La décision doit être rapide, répétée et évolutive pour s'adapter à la gravité des victimes et à l'évolution de leur état.
