La Physio-Psychologie humaine comme facteur impactant le déroulement d'événements graves et de situations de crise
FACTEURS HUMAINSOLADA ANALYSES TACTIQUES
Dimitri
7/5/202610 min temps de lecture
L’analyse d’événements graves et de situations de crise permet de tirer des leçons applicables dans les formations de primo-intervenants (forces de l'ordre, secours aux personnes, sécurité, sûreté, protection des personnes et services de lutte contre les incendies). C’est un principe que l’on retrouve notamment dans les fameux RETEX et Revues de Morbi-mortalité.
D’un point de vue de santé publique, nous analysons le plus souvent l’impact de ces événements sur la santé mentale de la population. Dans cet article, je vous propose de poser la question dans l’autre sens…
Comment les paramètres physiologiques et psychologiques des personnes impliquées impactent-ils l’évolution de la situation ?
Il serait beaucoup trop présomptueux de prétendre pouvoir répondre de manière exhaustive à cette question très vaste dans un seul article. Plusieurs ouvrages intéressants analysent en partie cette question, soit de manière directe soit de manière périphérique dans leurs chapitres. Vous les trouverez notamment dans les références.
Je vous propose ici un court article centré sur quelques exemples pratiques malheureusement tirés de situations réelles qui mettent en évidence des processus communs. On les appelle parfois les « facteurs humains ». C’est un terme très vaste, car, en effet ces facteurs qui façonnent les pensées et comportements humains et leurs conséquences ne peuvent pas être totalement expliqués par une approche uni-disciplinaire comme la psychologie, la physiologie, la sociologie, etc. Cette appellation est si vaste qu’elle peut englober finalement tous les aspects de la vie. Ainsi, l’approche pragmatique dans ce cas est de se concentrer sur des éléments intelligibles, analysables, sur lesquels des leviers d’actions peuvent être exercés et qui peuvent changer le cours d’une situation de crise.
Pour ce faire, chaque situation est abordée avec 3 objectifs pédagogiques :
Comprendre les substrats psychiques, les facteurs dits « humains » (incluant la physiologie et la psychologie) qui influencent la situation en modifiant les comportements des victimes, des intervenants et des témoins
Comprendre le déroulement tactique de la situation via la grille OLADA et voir comment chacun des substrats psycho-physiologiques identifiés avant a pu interagir avec les éléments tactiques et logistiques
Identifier par quels moyens pédagogiques, les primo-intervenants peuvent augmenter leur niveau de contrôle et donc diminuer leurs risques face à ces substrats et catalyseurs psycho-physiologiques et tactiques. Notre ambition est de tirer de ces événements malheureusement réels une opportunité d'apprentissage afin de développer la résilience, la capacité d'analyse et la qualité des actions entreprises sous pression pour toute la population.

Une analyse vidéo a été réalisée en collaboration avec Dereck Carrillo en plus de l'article et est consultable sur Youtube : Une attaque dans un conseil municipal ukrainien. Un brancard qui se renverse lors d'un transport de patient. Deux scènes réelles, deux drames évitables, analysés dans le premier épisode de notre série « Le facteur Physio-Psy ». Dans ce format, un expert en sûreté et sécurité privée et un médecin de santé publique croisent leurs regards pour comprendre non pas les conséquences psychologiques d'une crise sur ses victimes, mais l'inverse : comment la psyché des impliqués, intervenants, témoins et victimes, façonne le déroulement même de l'événement.
Un article abordant davantage l'aspect tactique et sécurité de ces situations est disponible sur : https://dereckcarrillo.fr/article/
La grille OLADA, un langage commun pour lire le comportement sous pression
Pour structurer cette analyse, nous nous appuyons sur la boucle OLADA (Observer, Localiser, Analyser, Décider, Agir), dérivée de la méthode américaine OODA développée pour l'entraînement des pilotes de chasse. Chaque étape conditionne la suivante : un défaut d'observation biaise la localisation, qui fausse l'analyse, qui rend la décision inadaptée, et donc l'action inefficace. C'est une boucle, elle est donc cyclique : dès qu'un événement évolue, le cycle recommence à l'observation. Elle offre un langage commun pour distinguer, dans un échec, ce qui relève du déficit perceptif, du défaut analytique et de ce qui relève du blocage décisionnel. Cette lecture séquentielle rejoint les travaux consacrés à la mobilisation des facteurs humains dans la gestion de crise, qui rappellent que la performance d'un collectif sous stress aigu dépend moins des plans écrits que de la capacité des acteurs à maintenir, ensemble, un sens commun de la situation [1]. Elle recoupe également la notion de « conscience de la situation » (situation awareness), une compétence non-technique cognitive définie comme l'aptitude à percevoir les éléments de l'environnement, à en comprendre la signification et à en anticiper l'évolution, brique indispensable des étapes Observer et Analyser de la grille OLADA [2].
Premier cas : face à l'imprévu
Dans la première vidéo analysée, un homme entre dans une salle de réunion, se poste debout devant l'unique porte, mains dans les poches, sans s'asseoir : un signal faible que personne n'interprète comme une menace. Le débat se poursuit. Lorsqu'il sort finalement deux grenades, huit secondes s'écoulent avant la déflagration, sans qu'aucune réaction collective adaptée n'émerge. Personne ne fuit, personne ne cherche une issue pourtant disponible.
Ce n'est pas qu'une histoire de sidération. Il y a plusieurs processus cognitifs en jeu.
Dans les étapes OLADA on voit que les personnes ont vu l'homme parler avec ses grenades mais l'absence d'amorçage a probablement dégradé la qualité d'observation. En effet, le fait de ne pas s'attendre de manière régulière à voir des grenades dans les mains de quelqu'un au conseil municipal fait que même si on les voit, "notre cerveau" peut en faire fi. Ainsi les grenades ont été vues, mais n'ont pas été prises en compte. Un autre processus, pour ceux qui on bien observé et localisé les grenades, qui l'ont pris en compte même de manière heuristique (non-reflexive), c'est l'analyse et la décision face à la menace qui sont bloquées, et par conséquent l'action consciente, adéquate.
Ce constat rejoint ce que la littérature en psychologie des catastrophes appelle la sidération stuporeuse, une réaction pathologique du stress dépassé qui peut se manifester par la stupeur, la fuite panique ou l'action automatique lorsque l'organisme ne parvient plus à s'adapter [3]. Les retours d'expérience étudiés dans la littérature sur les facteurs humains décrivent un mécanisme tout à fait comparable à l'échelle collective : sous le coup de la surprise, un groupe entier peut se retrouver frappé de sidération collective, incapable de structurer la moindre piste de résolution, exactement ce que l'on observe dans cette salle de réunion où huit secondes s'écoulent sans qu'aucune réaction n'émerge [1]. Entre la détente d'une réunion ordinaire et l'urgence vitale, le système cognitif humain peine à basculer sans amorçage préalable, un phénomène de « priming » qui explique pourquoi certains réagissent immédiatement quand d'autres restent figés. Cet amorçage peut être augmenté par entraînement.
Ce que la physiologie du stress nous apprend
Face à une menace perçue, l'amygdale s'active en quelques millisecondes et déclenche, via le système nerveux sympathique, la libération d'adrénaline : accélération cardiaque, tension musculaire, mobilisation des réserves énergétiques [4][5]. Cette réponse rapide est doublée d'un axe hormonal plus lent, corticotrope, qui prend un quart d'heure à se mobiliser [5]. Mais cette même activation amygdalienne, utile pour préparer l'organisme à l'action, peut aussi produire l'effet inverse : un rétrécissement du champ attentionnel, ou « effet tunnel », et un biais qui pousse à se concentrer sur l'objet familier de son attention (l'objet saillant) plutôt que sur le signal de danger émergent. Dans notre premier cas, les participants du conseil municipal restaient absorbés par une discussion budgétaire, incapables de réorienter leur attention vers le comportement aberrant de l'intrus. Ce mécanisme correspond à ce que la littérature sur les facteurs humains nomme la focalisation attentionnelle : sous stress, l'attention se réoriente prioritairement vers les stimuli jugés porteurs de sens par l'individu, au détriment de signaux de danger émergents, pourtant visibles [1]. Même si le danger est visible, des biais cognitifs peuvent renforcer cette focalisation mal-dirigée : l'effet de contexte (dont on a parlé plus haut avec l'amorçage en observation), l'illusion de fréquence qui fait appel aussi aux heuristiques de représentativité et de disponibilité. Le référentiel des compétences non-techniques en santé classe d'ailleurs l'effet tunnel parmi les biais cognitifs majeurs que la formation doit corriger, aux côtés des biais d'ancrage et de confirmation [2].
Les travaux sur la prise de décision sous pression confirment que le stress aigu dégrade les capacités d'analyse : les individus délaissent les stratégies coûteuses en ressources cognitives au profit de raccourcis heuristiques, moins fiables face à une situation inédite [6]. C'est précisément ce mécanisme que la boucle OLADA tente de prévenir quand on l'utilise comme guide dans l'action. Elle permet de se rappelle de sortir du tunnel et de prendre un nouveau temps d'observation, localisation, analyse avant une nouvelle décision mieux éclairer d'action.
Deuxième cas : l'agitation désorganisée et le schéma mental figé
La deuxième vidéo montre une équipe de secours qui laisse tomber une victime lors d'un brancardage mal exécuté, aggravant potentiellement un traumatisme du rachis. Les intervenants réagissent vite, mais de façon désorganisée. Deux mécanismes psychiques se superposent ici. D'abord, une agitation désordonnée : un état d'excitation qui rend les gestes fébriles, précipités et mal coordonnés avec l'équipe, à l'opposé de l'efficacité recherchée [7]. Ensuite, un blocage sur un paradigme antérieur : malgré une situation traumatique nouvelle, l'intervention reste calquée sur un schéma mental habituel, la prise en charge d'une pathologie non traumatique, ce qui empêche l'adaptation immédiate.
Là encore, la grille OLADA révèle une défaillance en chaîne : observation insuffisante de l'instabilité du brancard, mauvaise localisation posturale, analyse inadéquate, décision erronée, exécution hâtive. Cette séquence d'erreurs illustre pourquoi la conscience de la situation et la gestion de la charge de travail figurent, au même titre que la communication ou le travail en équipe, parmi les compétences non techniques jugées déterminantes pour la sécurité des prises en charge [2].
Sans recyclage régulier, la qualité technique des gestes se dégrade insidieusement, un constat documenté dans la littérature sur la gestion opérationnelle du stress en situation de secours [3].
Reprendre le contrôle : ce que la formation peut changer
La bonne nouvelle est que ces mécanismes, aussi automatiques soient-ils, peuvent être anticipés et atténués. La simulation réaliste ancre dans le cerveau des procédures et actions qui s'exécutent presque automatiquement, même en situation dégradée, réduisant le recours à une recherche de solutions nouvelles difficile sous stress aigu et réduisant le risque d'agitation désorganisée [8][9]. En fait, l'entrainement réaliste augmente le seuil de stress à partir duquel le primo-intervenant perd le contrôle de ses actions et peut entrer dans une sidération ou une agitation désordonnée. L'entrainement remplace des heuristiques "innées" par des comportements stéréotypés statistiquement efficaces dans la situation. Des études contrôlées montrent qu'un entraînement spécifique à la gestion du stress améliore significativement la performance lors de simulations de situations critiques [10]. Le débriefing structuré autour d'OLADA joue un rôle tout aussi central : il permet à l'apprenant de comprendre ce que son attention a capté, quelles erreurs perceptives ont été commises, et pourquoi telle décision a été prise plutôt qu'une autre. Ces principes rejoignent les techniques d'optimisation du potentiel décrites dans la littérature sur les facteurs humains en gestion de crise, qui recommandent un cadençage de la prise de décision et une régulation collective du stress pour éviter que la performance ne bascule au-delà du seuil optimal mis en évidence par la loi de Yerkes-Dodson [1]. Dans la même logique, le référentiel des compétences non techniques en santé recommande l'analyse de cas concrets, la simulation en santé et le débriefing structuré comme méthodes de choix pour développer conjointement la conscience de la situation, la gestion du stress et la prise de décision [2].
Former les primo-intervenants, mais aussi sensibiliser plus largement les citoyens à repérer les signaux faibles, un individu qui bloque une issue, un comportement inhabituel, une évacuation impossible, renforce une véritable culture de sûreté collective. Car même les professionnels les plus expérimentés restent faillibles : leur perception demeure façonnée par leurs biais cognitifs et leur propre grille de lecture de la réalité.
Conclusion
Ces deux situations réelles, aussi douloureuses soient-elles, deviennent ainsi des opportunités d'apprentissage. En comprenant les substrats psycho-physiologiques qui influencent nos comportements sous pression, nous augmentons notre capacité collective à observer, analyser et agir avec justesse, quand cela compte le plus, pour la sécurité de tous.
Schéma emprunté à l'excellent article de vulgarisation du site scienceshumaines.com accessible en cliquant sur l'image.
Image extraite de la seconde vidéo analysée. On voir ici les témoins qui se précipitent pour aider la victime. Cependant, on voit notamment le brancardier/ ambulancier/ paramedic (sa profession exacte n'est pas connue) agir de manière inadaptée en tirant unilatéralement sur la tête et le cou de la victime qui vient d'être traumatisée pour tenter de redresser le brancard, sans se coordonner avec les autres.


Image extraite de la première vidéo analysée. On voir ici l'homme avec les grenades dans les mains qui demande la parole. Certaines personnes le voient et l'observent, d'autres le voient sans l'observer vraiment et d'autres continuent leur discussion houleuse sans regarder cette homme qui va causer leur décès dans les secondes qui suivent.
Exemples d'entrainements par simulation en association agréée de sécurité civile. Crédit photo A3S.



Références
[1] Vraie B., Perreaut-Pierre E., Mobiliser les facteurs humains dans la gestion de crise, InterEditions (Dunod), 2025.
[2] Référentiel de compétences en facteurs humains au service de la qualité et la sécurité des soins (compétences non techniques), 2025.
[3] Navarre C., Psychologie des catastrophes, Auzas éditeurs Imago, 2010.
[4] Lieury A., Psychologie et cerveau. Pour mieux comprendre comment il fonctionne, Dunod.
[5] Ouvrage collectif, Neurosciences et cognition : perspectives pour les sciences de l'éducation, De Boeck.
[6] Beilock S., DeCaro M. (2007), étude citée in Neurosciences et cognition, De Boeck.
[7] Prévention et Secours Civiques (PSE), manuel 2024, chapitre sur les réactions immédiates de stress.
[8] Ferrer, « La formation par la simulation », d'après le guide de bonnes pratiques de la Haute Autorité de Santé.
[9] Benenati S., Cervoni L., « Gestion du stress aigu », fiche QVT, 2025.
[10] Lehot J.-J. et al., « Remédiations du stress en simulation haute-fidélité de situations critiques », citant Sigwalt F. et al., Anesthesiology, 133(1), 2020, p. 198-211 ; et Giaume L., « Activation cognitive et mise en action de l'individu en état de stress dépassé : l'apport des neurosciences », citant Selye H. (1956) et Arnsten A. (2009).




